Un agent, ce n'est pas un chatbot qui parle mieux
Depuis le 2 août, l'Europe oblige à prévenir quand on s'adresse à une machine. La vraie rupture est ailleurs : la machine a cessé de répondre. Elle agit.
Introduction de la série « Qui agit à votre place ? »
Samedi 2 août, une échéance européenne est passée presque inaperçue. L'article 50 du règlement européen sur l'intelligence artificielle, l'AI Act est devenu applicable. Il impose une chose simple : toute organisation qui met un système d'IA en contact avec des personnes doit les informer qu'elles s'adressent à une machine, et signaler les contenus qu'elle a générés. Les pouvoirs de sanction du régulateur sont entrés en vigueur le même jour, avec un plafond de 35 millions d'euros ou 7 % du chiffre d'affaires mondial.
Cette date devait être bien plus lourde. Elle devait aussi faire basculer les systèmes dits « à haut risque » dans un régime nettement plus contraignant, une catégorie qui inclut l'évaluation de la solvabilité, autrement dit le scoring de crédit. Un texte de simplification adopté fin juin, le « Digital Omnibus » (règlement UE 2026/1744, en vigueur depuis le 27 juillet), a repoussé cette partie au 2 décembre 2027.
Au moment précis où les banques commencent à confier des actes à des logiciels autonomes, l'obligation qui les encadrait le plus directement vient d'être décalée de seize mois. C'est ce décalage qui rend le sujet intéressant maintenant.
La différence tient en un verbe
Un chatbot répond. Vous l'interrogez sur les frais de votre carte, il vous ressort la bonne réponse. Pour faire opposition, il vous donne le numéro à appeler.
Un agent fait. Vous dites « je ne reconnais pas ce prélèvement de 89 euros ». Il peut identifier l'opération, la comparer à votre historique, ouvrir un dossier de contestation, bloquer le mandat auprès du créancier, déclencher le remboursement provisoire, vous envoyer la confirmation. Potentiellement, sans qu'un conseiller ne touche le clavier.
Techniquement, la bascule tient à ce qu'on appelle « l'appel d'outils » (Tool Calling) : la capacité du logiciel à ne pas seulement produire du texte, mais à déclencher des fonctions réelles telles que interroger une base, écrire dans un système, lancer un paiement. Le modèle de langage devient le cerveau ; les outils sont les mains.
C'est cette bascule, du texte vers l'acte, qui fait de l'agentique un sujet financier et non un sujet de communication.
Pourquoi la finance est le terrain le plus tendu
Ailleurs, un agent qui se trompe produit un désagrément. En banque, il produit une écriture comptable, un refus opposable ou un engagement contractuel.
L'acte est difficile à défaire. Un virement parti est parti. Un dossier refusé laisse une trace.
L'acte est réglementé. Un conseil en placement relève du devoir de conseil. Un refus de crédit relève du droit à l'explication. Une entrée en relation relève de la connaissance client (KYC). Les données client par nature confidentielles relèvent de réglementations strictes (RGPD)
L'acte est contestable. Il existe déjà des médiateurs, des procédures de réclamation, des superviseurs. C'est une chance mais c’est aussi un cadre à faire évoluer avec l’apparition de ces nouvelles pratiques. L’agentique rebat les cartes de la responsabilité juridique.
Ce qu'on sait vraiment d'un déploiement
Le cas de Goldman Sachs est représentatif des modalités d’intégration de l’agentique dans l’industrie bancaire tant au niveau des typologies de cas d’usage que des difficultés de déploiement et de mise à l’échelle . Le 6 février, son directeur des systèmes d'information Marco Argenti a détaillé à CNBC un partenariat avec Anthropic : des ingénieurs de l'éditeur embarqués six mois dans les équipes de la banque, pour co-développer des agents autonomes sur deux périmètres que sont la comptabilité des transactions et la gestion de la relation client, y compris les vérifications réglementaires. Ces 2 cas d’usage ainsi que le Vibe coding comptent parmi les plus fréquents mentionnés par les études et retour d'expérience.
Le choix de ces deux domaines est révélateur. Ce sont des tâches à forte intensité de règles et de documents, longtemps jugées difficiles à automatiser. Marco Argenti explique que la banque a d'abord testé un agent développeur, Devin, avant de constater que la capacité de raisonnement du modèle valait au-delà du vibe coding.
Puis vient la partie que les reprises de l'information ont largement omise. Argenti précise que la banque est « aux premiers stades » de ce développement. Il annonce un lancement « bientôt » et refuse de donner une date.
Six mois d'ingénieurs embarqués dans l'une des banques les mieux dotées du monde, et le calendrier de mise en production n'est pas public. Ce n'est pas un aveu d'échec : c'est la mesure de la difficulté réelle. L'écart entre l'annonce et la production est, à ce stade, le fait le plus solide du dossier.
L'infrastructure s'installe sans bruit
Pendant que les projets cherchent leur chemin, une couche technique se met en place. Trois briques en dix-huit mois.
MCP (Model Context Protocol), lancé par Anthropic en novembre 2024, standardise la façon dont un modèle accède à des outils et à des données.
A2A (Agent2Agent), présenté par Google en avril 2025, permet à deux agents hébergés chez des acteurs différents de dialoguer, en s'annonçant mutuellement leurs compétences et leurs méthodes d'authentification.
AP2 (Agent Payments Protocol), annoncé le 16 septembre 2025 par Google avec plus de soixante partenaires dont Mastercard, American Express, PayPal, Adyen, Coinbase, Salesforce ajoute la couche paiement. Son principe : trois « mandats » signés cryptographiquement à savoir : l'intention, le panier et le paiement. Ce protocol permet de prouver ce que l'utilisateur a autorisé, ce que l'agent a choisi et ce qui a été débité. Mastercard a présenté son propre cadre, Agent Pay ; Visa teste Intelligent Commerce.
La comparaison qui revient est celle d'OAuth, le mécanisme qui permet de se connecter à un service tiers sans lui livrer son mot de passe. AP2 tenterait de faire pour la délégation d'autorité ce qu'OAuth a fait pour l'authentification déléguée.
La nuance est de taille. L'authentification forte instaurée par la deuxième directive européenne sur les services de paiement (DSP2) vérifie un humain via quelque chose qu'il sait, qu'il possède, ou qu'il est. AP2 cherche à vérifier un mandat donné à une machine. Ce n'est pas la même question, et le droit européen n'y a pas répondu : la valeur juridique de ces objets cryptographiques reste à formaliser dans chaque juridiction.
Le cadre bouge en arrière-plan. La troisième directive sur les services de paiement (DSP3) et le règlement qui l'accompagne (PSR) ont fait l'objet d'un accord politique fin novembre 2025 ; les textes de compromis ont été soumis aux représentants nationaux le 22 avril 2026, pour une application attendue autour de 2027-2028. Ils renforcent l'accès aux comptes par interfaces standardisées qui est une condition technique de l'action déléguée. Sans traiter frontalement le cas de l'agent.
Les trois questions qu'ouvre cette série
L'hypothèse de départ de ce blog est simple : la relation client financière passe d'une relation humain-machine à une relation machine-machine, où l'agent d'un client dialoguera avec celui d'une banque. Si elle se vérifie, trois questions deviennent centrales.
Comment reconnaît-on un agent ? Il n'a ni carte d'identité, ni téléphone, ni empreinte. L'authentification forte a été conçue contre lui. (Article 1)
Qui répond quand il se trompe ? Entre le client, l'éditeur du modèle, l'intégrateur et la banque, comment la chaîne de responsabilité va t elle se structurer. (Article 2)
Comment sait-on qu'il fonctionne ? Mesurer un agent ne se résume pas à compter les tâches terminées. La gouvernance doit pouvoir adresser la qualité, la responsabilité et enfin l’auditabilité de l’agent. (Article 3)
Ce sujet est en plein développement, il se structure. Nous n'avons pas encore de retour d experience suffisant pour s accorder sur un consensus. C'est pourquoi j'interrogerai des spécialistes qui pourront répondre en leur nom et en l'état de leur connaissance.
Note de méthode
Ce texte a été rédigé avec l'assistance d'un modèle de langage (Claude, Anthropic), à partir d'une commande éditoriale, d'une recherche documentaire et d'une structure définies par la ligne éditoriale. Le choix du sujet, l'angle, les arbitrages et la version publiée relèvent d'une décision humaine. Ce blog porte sur des systèmes automatisés agissant à la place de personnes. Il m a semblé cohérent de dire précisément comment il est produit.
Vous travaillez sur ces sujets ? Je cherche des interlocuteurs pour les prochains articles. Off the record accepté.
Sources
- Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act), article 50. Transparence applicable au 2 août 2026
- Règlement (UE) 2026/1744 (« Digital Omnibus » IA), en vigueur le 27 juillet 2026. Report annexe III au 2 décembre 2027, annexe I au 2 août 2028
- CNBC, Goldman Sachs taps Anthropic's Claude to automate accounting, compliance roles, 6 février 2026. https://www.cnbc.com/2026/02/06/anthropic-goldman-sachs-ai-model-accounting.html
- Google Cloud, annonce du protocole AP2, 16 septembre 2025
- IT Social, analyse du protocole AP2. https://itsocial.fr/tech-innovation/tech-innovation-actualites/google-ap2-un-protocole-ouvert-pour-les-paiements-inities-par-des-agents-dia/
- Norton Rose Fulbright, PSD3 and PSR: from provisional agreement to 2026 readiness. https://www.nortonrosefulbright.com/en/knowledge/publications/cedd39c6/psd3-and-psr-from-provisional-agreement-to-2026-readiness
- Morrison Foerster, PSD3 and the Payment Services Regulation, 30 avril 2026. https://www.mofo.com/resources/insights/260430-psd3-and-the-payment-services-regulation-key-developments
- Forum des Compétences, AI Act et systèmes d'IA à haut risque dans la finance. https://www.forum-des-competences.org/ai-act/
- IBM Think, Qu’est ce qu’un appel d’outils (Tool calling). https://www.ibm.com/fr-fr/think/topics/tool-calling
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